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  • Ève

Parmi les mots

Dernière mise à jour : 4 avr. 2021

Je suis assise dans une librairie de livres usagés. Ça sent bon l'encre et le papier vieilli. Je travaille un peu, je lis un peu, je bois une bière. Je médite. Je suis ici, en mon corps, au centre d'une pièce dont les murs sont faits de bouquins.

Tant de mots. Tant d'humains ayant mis tant d'énergie, de réflexion, de cœur, d'assiduité, de persévérance, de méticulosité dans l'écriture et la révision de tant de phrases! Tant d'effort, de passion. Tant de temps.


Ça me sidère. J'ouvre ma conscience à tout ce qui existe en ce moment autours de moi : une telle charge. Des centaines de milliers, des milliards de mots, soigneusement ordonnés, alignés, de gauche à droite et de haut en bas. Reliés, puis classés, debouts, couverture contre couverture, esprit contre esprit. L'ampleur de la pensée humaine. L'ardeur à la tâche: mettre des mots.


Cet instant, ce que je ressens en mon être, est d'une telle richesse! Me vient alors l'irrésistible élan ... d'y mettre des mots. Ironie. Or dès que je pense, dès que les mots s'invitent dans la danse, je sais que je me suis déjà éloignée de la plénitude du sentiment qui vibrait en moi dans l'instant précédent. Alors, une réflexion:


Pourquoi penser autant?

Pourquoi écrire autant?

Pour quoi tant de mots?


Pour communiquer, certes. Pour créer du lien donc, primordialement, et ainsi se sécuriser. Se nommer pour survivre.

Car nous sommes bel et bien de cette espèce sans crocs, qui courrait bien trop lentement dans la savane il y a 70 000 ans. Face aux autres espèces hominidées, les Néandertals par exemple, ce serait notre capacité au language abstrait (parler de chose qui ne sont pas directement sous nos yeux, créer des histoires), qui nous aurait permis de coopérer en grands nombres afin de dominer. (Voir Sapiens, une brève histoire de l'humanité, par Yuval Noah Harari.)

Les mots pour produire et transmettre de l'information donc. Pour pointer un sens, une direction.


Et à présent ? Qu'en est-t-il ?

Ces oeuvres qui m'entourent traitent-elles de survie? De quelles motivations émanent-elles?

Pour questionner, pour se souvenir, pour relayer, raconter, expliquer, imaginer, dire... Pour construire, pour détruire, pour créer, évacuer, canaliser, sublimer...


Ces livres sont autant de cartographies de ce monde complexe dans lequel nous vivons, et des systèmes que nous y avons érigé.


Je suis entourées de perspectives, de besoins et de volonté d'amélioration, vis-à-vis cet ineffable territoire qu'est la Vie.



Mais je suis assise dans un kaléidoscope. Car en bonne philosophe je le sais bien:

Au fond, les mots... ne sont pas les choses en soi.

Les mots, ce sont des représentations.

Des approximations. Nos approximations.

Nos outils pour interagir ensemble dans le monde.


N'est-ce pas fascinant qu'un même objet soit nommé différemment d'une langue à une autre? Et pas juste les objets. Cela vaut aussi pour... le temps!

En effet, quiconque, en apprenant l'anglais, aborde le "Present Perfect" (i.e. I have known) réalisera que le temps n'est pas représenté de la même façon en anglais et en français. Cela signifie que le temps n'est pas vécu de la même manière.

Je répète: selon les mots que nous employons, nous n'avons pas la même expérience du monde!


(C'est pourquoi je dis à mes étudiant.es qu'il est plus facile d'apprendre l'allemand, l'anglais, et l'espagnol, non pas en mémorisant les traductions à partir du français, mais en regardant le monde avec de nouveaux yeux.)


Tout cela me fait penser à cet aphorisme que nous PNListes affectionnons particulièrement: "La carte n'est pas le territoire", du linguiste Alfred Korzybski. Wikipédia nous explique l'idée en ces termes:


"La carte est de l'ordre de la représentation, et résulte de l'analyse du territoire par un cartographe. Le territoire possède des propriétés que le cartographe n'a pas pu percevoir, ou qu'il a choisi d'ignorer car elles ne font pas partie des éléments dont a besoin l'utilisateur de la carte."


Et comprendre à quel point le language est un fait relatif est immensément libérateur. Ce n'est pas qu'un sujet philosophique. C'est une clé de développement personnel.

Car quel sens veut-on prendre?


Et à nouveau cette question qui pétille en moi:


De quels mots avons-nous le plus besoin? Quels sont les mots, les représentations, les cartographies qui nous seraient les plus utiles pour naviguer le monde d'aujourd'hui?


J'imagine que la réponse dépend des enjeux et des besoins de chacun.e.


Et quels enjeux partageons nous? Quelles histoires nous racontons-nous donc, et quels mots, quelles façons de se parler pouvons-nous davantage intégrer?


C'est ça ma grande passion: participer à la prise de conscience de l'impact qu'ont les histoires qu'on se raconte. Individuellement, et collectivement. C'est certainement l'un des aspects - mais pas le seul - m'ayant menée à devenir coach PNL.


À mes coaché.es, je reflète:


Prête attention aux mots que tu emplois. Valorise-les et prends-en soins. Ce sont tes outils dans ton rapport avec toi-même et avec le monde. Utilises-les avec attention et précision.


Car avec nos mots, c'est un monde que nous créons. Un monde de représentations, certes. Une réalité créé, puis partagée.


"Au commencement, il y avait le Verbe."

Alors je le dis: il est crucial de se nommer et de définir nos apprentissages, nos visions et nos aspirations! Je parle de ces intuitions de sens qui émergent du plus profond de notre coeur-esprit* ; de ces vérités qui se profilent et surgissent ... des moments de silence.



*En mandarin, le pictogramme 心 – xīn, signifie à la fois "coeur, esprit, intelligence et âme". Voilà un autre concept sur lequel méditer...









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